Le mardi 10 mars 2026 à 20h30, le Café citoyen d’Auger-Saint-Vincent accueille l’avant-première de DOLÉANCES – La fable de l’écoute, une création théâtrale puissante et profondément politique, portée par la Compagnie Artépo et mise en scène par Stanislas Roquette.
Cette pièce prend appui sur un matériau brut, rare, bouleversant : les cahiers de doléances du Grand Débat National (2019).Des centaines de milliers de contributions manuscrites, rédigées dans les mairies de France, témoignages d’existences ordinaires, colères sociales, appels à la justice, propositions radicales ou poétiques. Une parole citoyenne massive, longtemps reléguée dans les archives, et restée largement hors du débat public. La pièce fait dont la pari inverse : ouvrir ces cahiers, les lire, les dire, les incarner. Sur scène, deux actrices et un acteur donnent chair à ces textes, dans un théâtre de parole vivante, sensible, parfois drôle, souvent brûlant. La création interroge autant la vitalité démocratique que l’angle mort de l’écoute politique :
Comment a-t-on pu autant faire parler, et si peu écouter ? Cette avant-première s’inscrit dans une histoire déjà ancienne entre Auger-Saint-Vincent, le théâtre et les doléances. En 2021, au sortir de la séquence des Gilets jaunes et du Grand Débat, la toute première pièce de théâtre consacrée aux doléances citoyennes était présentée en avant-première à Auger-Saint-Vincent par la compagnie Atmosphère Théâtre.
La mise en scène était assurée par Marie Liagre, directrice de la compagnie, en association avec Hélène Desplanques, auteure et réalisatrice, dont les travaux ont largement contribué à faire connaître la richesse et la portée politique des cahiers de doléances. Cinq ans plus tard, le théâtre revient à Auger-Saint-Vincent pour évoquer à nouveau ces doléances. Non comme un simple rappel, mais comme une continuité, une persévérance : celle de ne pas laisser cette parole citoyenne sombrer dans l’oubli, et de continuer à la faire circuler, entendre, discuter.
UN LIEU EN RÉSONANCE : LE CAFÉ CITOYEN
Que cette avant-première ait lieu au Café citoyen n’a rien d’anodin. Installé au cœur d’un village rural, ce tiers-lieu est depuis plusieurs années un espace d’assemblée, de culture, de débat, de convivialité et d’expérimentation démocratique. Un lieu où la parole circule, se confronte, s’élabore collectivement. Accueillir DOLÉANCES au Café citoyen, c’est faire dialoguer le théâtre et la démocratie locale, la scène et la commune, l’art et le politique. C’est aussi affirmer que les villages, eux aussi, sont des lieux de pensée, de création et de réinvention démocratique.
UNE COMPAGNIE ENGAGÉE DANS LA PAROLE
Implantée à Amiens, la Compagnie Artépo développe depuis sa création un travail artistique exigeant autour de la parole : parole poétique, parole intime, parole politique, art oratoire. Elle est aujourd’hui compagnie associée et sociétaire à la Comédie de Picardie, et accompagnée dans le cadre d’une résidence territoriale avec Amiens Métropole. Avec DOLÉANCES, Artépo prolonge cette recherche en s’emparant d’un corpus exceptionnel, à la croisée de l’histoire politique, de la littérature citoyenne et du théâtre contemporain. La pièce s’inscrit dans une dynamique plus large de résidences de territoire, d’ateliers d’écriture, de groupes de parole et de restitutions publiques, visant à élargir et réactiver l’exercice démocratique.
C’est une avancée majeure. C’est une victoire décisive pour les #cahiersdedoléances et la parole citoyenne.
Après des années de mobilisation et de travail collectif, l’arbitrage du cabinet du Premier ministre Sébastien Lecornu vient de valider officiellement la mise en ligne et l’accessibilité des cahiers de doléances confiée à Campus Condorcet.
Cette décision marque un tournant politique et démocratique : les doléances de 2018-2019 ne resteront pas dans l’ombre. Elles vont bientôt entrer vraiment dans l’espace public, comme corpus vivant et accessible par toutes et tous.
Plusieurs points essentiels sont actés : 👉 Le choix de repartir du corpus existant, celui des cahiers photocopiés puis numérisés en 2019. C’est une reconnaissance claire de l’existant, du travail déjà accompli et de l’urgence démocratique qu’il représente. 👉 La mise en place d’un dispositif de “correction” et d’amélioration continue, après la mise en ligne. Autrement dit : le corpus ne sera pas figé. Il pourra être enrichi, précisé, consolidé dans le temps. 👉 La reconnaissance du rôle des collectifs citoyens, aujourd’hui mobilisés pour la publication des cahiers de doléances. La phase de test permettra de définir juridiquement et techniquement les modalités de leur association à l’amélioration de la qualité du corpus, sans qu’ils soient considérés comme de simples sous-traitants. C’est un point fondamental : la parole citoyenne n’est pas une prestation, c’est un bien commun démocratique.
Enfin, une visite prochaine du Campus Condorcet est annoncée. Elle viendra clore les travaux du groupe de travail et permettra de présenter concrètement les modalités de mise en œuvre et de pilotage de la suite du projet.
Cette décision est une victoire collective. Une victoire pour celles et ceux qui ont écrit, lu, archivé, défendu et fait vivre les #doléances. Une victoire pour toutes celles et ceux qui refusent que cet immense acte démocratique soit relégué au silence. Une victoire pour l’idée simple mais exigeante que la démocratie ne s’enterre pas, elle se partage.
Je reviens de deux rencontres qui m’ont profondément marqué. Deux déplacements un weekend. Deux territoires très éloignés. Deux réalités géographiques très différentes. Et pourtant, un même frémissement démocratique.
Le premier temps d’échange s’est déroulé dans le Rhône, le 31 janvier, dans la commune de Les Olmes, à l’invitation de l’Association intercommunale d’information mutualiste, dans une salle municipale, avec la lecture de doléances par le Collectif X de Saint-Étienne, qui a donné à la rencontre une profondeur sensible et incarnée. Ce temps a également été marqué par le travail remarquable de l’historien François Robert, membre du laboratoire de sciences politiques Triangle (CNRS – ENS Lyon), avec qui se noue aujourd’hui une complicité intellectuelle et citoyenne particulièrement stimulante autour de la lecture politique et historique des doléances.
👉 Pour celles et ceux qui souhaitent approfondir, je publierai également un article spécifique dans la rubrique Recherche du site, consacré à la présentation de ses travaux sur les doléances de l’Ouest lyonnais.
Le second rendez-vous s’est déroulé dans la foulée à Redon (Finistère), le 1er février, lors d’un ciné-causerie organisé par le groupe Auditions citoyennes, au cinéma Manivel, en lien avec de nombreux collectifs citoyens locaux, notamment ceux engagés le 10 septembre autour du mouvement Bloquons Tout. Avec, là aussi la lecture de doléances et de témoignages. Cette rencontre a notamment été portée par Jonathan, grande figure de la Maison du peuple de Saint-Nazaire, aujourd’hui installé à Redon, animateur du site www.le-rondpoint.org, avec qui des convergences fortes sont en train de prendre forme autour de nouvelles manières de valoriser la parole citoyenne et l’engagement démocratique.
Au total, près de 200 personnes rencontrées, venues écouter, débattre, questionner, parfois contredire, mais surtout chercher comment reprendre prise sur leur avenir commun.
Ce qui m’a frappé, au-delà des différences territoriales, c’est la convergence des préoccupations. Partout, le même sentiment d’un éloignement de la décision publique, d’une complexité administrative devenue illisible, d’un empilement de transferts techniques et financiers qui finissent par rendre incompréhensible la question pourtant simple : qui décide, et pour quoi faire ?
Mais partout aussi, la même volonté de ne pas s’en tenir au constat.
Aux Olmes comme à Redon, les échanges autour des @ÉtatsGénérauxCommunaux ont montré que la démocratie locale reste un espace possible de reconstruction politique. Parce que c’est là que se joue ce que j’appelle le #concernement : ce moment où l’on se sent impliqué parce que les décisions touchent directement nos lieux de vie, nos paysages quotidiens, nos conditions d’existence.
Ce concernement n’est pas seulement celui des citoyens. Il est aussi celui des élus. Le message des États Généraux Communaux est clair : l’impuissance institutionnelle ne peut plus être une réponse. Dire « je n’ai plus la compétence » ne suffit plus. Il s’agit désormais de remettre en débat ce qui ne fonctionne plus, y compris des organisations administratives devenues illisibles pour les habitants comme pour les élus eux-mêmes.
Ces échanges ont aussi confirmé l’importance du double engagement démocratique : celui des habitants et celui des élus locaux. La démocratie ne peut pas vivre uniquement au rythme des échéances électorales. Elle suppose un travail continu de dialogue, de confrontation d’idées et de co-construction. Elle suppose aussi que les élus acceptent d’ouvrir des espaces de discussion réels et que les citoyens acceptent d’y prendre leur part.
Un autre point est apparu avec force dans ces deux rencontres : le rôle essentiel de la #culture dans le réengagement démocratique. Aux Olmes, la lecture des doléances par le Collectif X a montré combien la parole citoyenne, lorsqu’elle est portée par une forme artistique, touche autrement, ouvre des espaces d’écoute et rend possible une parole parfois empêchée. À Redon, la lecture des témoignages lors des Auditions citoyennes a produit le même effet. La culture ne se contente pas d’accompagner la démocratie. Elle en recrée souvent les conditions, en permettant à chacun de retrouver sa place dans le récit collectif.
Ce qui relie profondément ces deux rendez-vous, c’est peut-être l’impression qu’un mouvement discret est en train de grandir. Pas un mouvement spectaculaire. Pas un phénomène uniforme. Mais une montée lente, enracinée dans les territoires, qui traduit une volonté de faire autrement, de reprendre collectivement la capacité d’agir.
Nous n’en sommes pas à un soulèvement au sens classique du terme. Mais il y a, dans ces assemblées citoyennes, dans ces discussions exigeantes et parfois longues, quelque chose qui ressemble à une effervescence civique. Une conviction partagée que la démocratie ne pourra se réparer ni par décret, ni par simple alternance politique, mais par une reconstruction patiente depuis les lieux de vie.
Ces deux déplacements m’ont surtout confirmé une chose : malgré la fatigue démocratique, malgré la défiance, malgré la complexité institutionnelle, il existe encore une #énergiecitoyenne prête à s’engager, à condition qu’on lui ouvre des espaces sincères, respectueux et exigeants.
Ce que j’ai vu à Les Olmes et à Redon, ce n’est pas seulement une inquiétude démocratique. C’est une démocratie qui cherche, discrètement mais résolument, à se relever.
Cette vidéo documente une performance publique prenant la forme d’un tribunal populaire, consacrée au devenir des cahiers de doléances du Grand Débat national de 2019. Cette pièce de théâtre s’est déroulée lors du premier festival national des doléances, organisé à Auger-Saint-Vincent, dans l’Oise, par l’association Les doléances en partenariat avec le tiers-lieu d’innovation civique et culturel, le Café citoyen d’Auger-Saint-Vincent.
À travers une mise en scène volontairement simple et satirique, le procès interroge un fait précis : l’engagement pris par le Président de la République de rendre accessibles à toutes et tous les contributions citoyennes recueillies à l’échelle nationale — engagement qui, six ans plus tard, n’a toujours pas été tenu.
Le tribunal populaire ne juge pas une personne mais un manquement politique : celui de la parole donnée, de la promesse de transparence et du respect dû à l’expression citoyenne.
La vidéo est accompagnée d’un texte joint, correspondant à la transcription quasi in extenso, de la performance. Cette transcription a fait l’objet de corrections minimales (ponctuation, accords évidents, mise en forme), sans réécriture ni interprétation, afin de garantir sa lisibilité tout en respectant le propos original.
Cette mise en ligne s’inscrit dans le travail mené par l’association Les Doléances, visant à documenter, préserver et rendre accessible la parole citoyenne exprimée en 2018-2019, et à interroger les conditions démocratiques de sa prise en compte.
À #Davos, #Trump incarne un imaginaire politique d’une brutalité assumée : je creuse, je colonise, je m’enrichis… Les sols, la nature, les vies, les peuples, la démocratie elle-même sont anéantis. Une modernité sans limites, sans responsabilité, sans soin.
Ce n’est pas un hasard si ses soutiens les plus emblématiques sont #Milei et #Poutine. L’un démantèle l’État et les solidarités au nom du marché total. L’autre écrase toute opposition au nom de l’ordre, de la force et de l’empire. 👉 Dis-moi qui te soutient, je te dirai qui tu es vraiment.
Comme l’analyse le philosophe belge Pascal Chabot, nous sommes confrontés à des #ultraforces : puissances financières, numériques, technologiques et extractivistes devenues hors d’échelle humaine. Elles se sont affranchies de tout, inaccessibles au débat démocratique.
Dans le même temps, comme le souligne Jean Viard, une contre-révolution est à l’œuvre : #masculiniste, #antiécologique, hostile aux limites, nostalgique de la force et de la verticalité. Elle prospère sur des colères bien réelles, mais détourne ces colères vers le ressentiment, la haine et la désignation de boucs émissaires.
Face à cette double dynamique — ultraforces globales et contre-révolution autoritaire — une question centrale se pose : où reprendre la main politique ? La réponse que nous défendons commence dans la commune. Non comme un repli, mais comme un lieu stratégique de résistance démocratique, là où la politique reste incarnée, compréhensible, mise en discussion. Là où les citoyennes et les citoyens peuvent encore se parler, s’opposer, construire des alliances et transformer les conflits en décisions collectives.
À travers les États Généraux Communaux – EGC, les #doléances, les désaccords, les colères ne sont pas contenues ni méprisées : elles deviennent une matière politique légitime. Le #manifestecommunal est la forme par laquelle cette matière peut atterrir politiquement. Il transforme la parole en engagement, la critique en orientation, la résistance diffuse en projet partagé.
Le #manifeste n’est ni un slogan ni un programme électoral. Il est l’héritier des #chartes communales, du bon gouvernement de #Sienne et des principes de l’autonomie locale. Inspiré par le #convivialisme, le manifeste communal affirme une autre grammaire politique : 👉 accepter le conflit sans sombrer dans la destruction, 👉 opposer la limite choisie à l’extraction sans fin, 👉 préférer le soin du vivant à la domination, 👉 construire des alliances plutôt que des ennemis.
Face aux ultraforces qui écrasent et aux contre-révolutions qui excitent, le manifeste communal est un outil de soulèvement démocratique pacifique. Il ne promet pas la victoire immédiate, mais il rétablit l’essentiel : la capacité collective à décider, à nommer le réel et à reprendre responsabilité de l’avenir.
Conférence « Déchiffrer les cahiers de doléances de la Somme de 2018-2019 ». Aux archives départementales de la Somme, à partir de 18h30 le 10 février 2026. Accès libre. Fermeture des portes à 18h30 précises.
Dans le contexte des mobilisations sociales qui ont marqué la France à la fin de 2018 — notamment les mouvements des Gilets jaunes — de nombreuses communes de la Somme ont ouvert des cahiers de doléances. Ces registres, inspirés des usages historiques mais réactivés ici par une double demande citoyenne et institutionnelle, ont rassemblé des milliers de contributions adressées aux autorités publiques.
S’appuyant sur un corpus inédit de ces cahiers, Romain Benoit-Lévy et ses collègues ont entrepris une analyse interdisciplinaire (histoire, sociologie, cartographie et statistique) pour interroger ces écrits comme véritables sources historiques de l’expression politique contemporaine. Leur travail met en lumière les contextes de production, les types d’expressions sociales, ainsi que les préoccupations centrales des contributeurs — notamment sur le travail, la pauvreté, l’impôt et la justice sociale.
🧠 Pourquoi c’est important
🔹 Cette recherche offre une lecture innovante des modes d’expression citoyenne contemporains, au carrefour entre mobilisation sociale et interaction avec les institutions. 🔹 Elle questionne le rôle des formes écrites de doléances dans un climat de défiance envers les canaux traditionnels de représentation politique. 🔹 Elle éclaire des enjeux de justice sociale et de démocratie participative à partir des paroles mêmes des citoyens.
📚 Vers le travail de recherche
Le texte de fond sur lequel s’appuie cette conférence s’intitule :
👉 Baciocchi, S., Benoit-Lévy, R., Castanié, S., Cerutti, S., Sanchez, P.-L. & Schijman, E. (2024), Decrypting the Cahiers de Doléances: Sources, Contexts, and Political-Economic Proposals (Département de la Somme, 2018-2019), Annales. Histoire, Sciences Sociales, Vol. 79 (1), 7-56.
Comparer les vœux présidentiels de 2019, 2020 et 2026 ne relève pas de l’exercice rhétorique. Ces prises de parole successives dessinent, en filigrane, une conception très stable — et très révélatrice — de la place accordée à la parole du peuple dans le macronisme. Car derrière les mots d’unité, de responsabilité, de réforme ou de force, une question demeure obstinément évitée : qui décide, et à partir de quoi ?
2019 : la colère reconnue, la parole cadrée
Dans les vœux du 31 décembre 2018, en pleine crise des Gilets jaunes et au coeur du lancement de l’opération Mairies Ouvertes portées par l’AMRF et l’APVF, le Président reconnaît la colère. Il la décrit comme profonde, légitime dans ses causes, excessive parfois dans ses formes. Mais très vite, cette parole populaire est requalifiée: elle devient un problème de vérité, de pédagogie, de compréhension des contraintes.
La réponse proposée n’est pas un partage du pouvoir de décider, mais un appel à l’acceptation du réel. La démocratie est évoquée, certes, mais comme un système à ajuster, non comme un processus à refonder. Le peuple est invité à parler, mais dans un cadre défini par le sommet, et pour éclairer des décisions déjà largement pensées. Le Grand Débat le démontrera : exit la Commission Nationale du Débat Public (CNDP) et ses règles à respecter, ce sera 5 garants et 4 thèmes pré déterminés. On n’ouvre pas, on ressere.
2020 : le moment du verrouillage
Les vœux du 31 décembre 2019 constituent le moment charnière. Le Grand Débat est cité, salué, présenté comme un exercice inédit de dialogue. Mais il est immédiatement refermé là encore. Jamais le corpus des doléances n’est nommé comme tel. Jamais il n’est reconnu comme une production politique autonome. Il n’est ni analysé publiquement, ni mis en débat, ni utilisé comme fondement d’un nouveau cap démocratique. Il est absorbé comme un épisode, un sas, un temps de respiration avant le retour aux choses sérieuses : les réformes.
La réforme des retraites est ainsi présentée comme inévitable, juste, rationnelle — et devant être menée à son terme. Le message est clair : la parole a été entendue, mais elle ne saurait redéfinir l’agenda. C’est là que se joue l’essentiel. Ce n’est pas un oubli. C’est un choix.
2026 : la parole disparaît, l’ordre s’impose
Dans les vœux pour 2026, la question démocratique a presque disparu. Le monde est dur, dangereux, instable. La France doit tenir. Les priorités deviennent l’unité, la sécurité, la force, l’indépendance. Le peuple n’est plus convoqué comme sujet parlant, mais comme corps à protéger, à mobiliser, à rassurer. Les élus locaux sont salués, les maires remerciés, mais comme piliers de la stabilité, non comme animateurs d’un débat démocratique vivant. La démocratie n’est plus un chantier. Elle est supposée acquise — à condition de ne pas faire de vagues.
Ce que les doléances posaient, et que le pouvoir ne pouvait pas accepter
Les doléances de 2019 portaient pourtant autre chose qu’une somme de revendications. Elles formulaient, souvent confusément mais puissamment, une tentative de réécriture du contrat républicain à partir du vécu des citoyennes et des citoyens.
Elles disaient :
la fatigue démocratique,
le sentiment de dépossession,
l’injustice fiscale,
l’abandon des territoires,
la justice écologique
mais aussi le désir profond d’être reconnu comme acteur légitime de la chose publique.
Ce que les doléances mettaient en cause, ce n’était pas seulement telle ou telle politique. C’était la source même de la décision.
👉 Qui décide ? 👉 À partir de quelles expériences, de quels savoirs, de quels lieux ?
Cette question-là, le macronisme ne peut pas l’affronter sans se renier. Car il repose sur une conviction inverse : la décision procède du sommet, éclairée par l’expertise, puis expliquée, justifiée, accompagnée. Il n’y a donc pas d’autre alternative que ce ruissellement politique.
Écoutez gronder les doléances
En République, chaque citoyenne, chaque citoyen a une place, une voix, un rôle. Pourtant, beaucoup se sentent éloignés de la vie politique réelle. Non par désintérêt, mais parce que notre système a progressivement désappris à inclure, à écouter, à reconnaître. La démocratie ne se limite pas au vote. Elle se vit, elle s’apprend, elle se pratique. Les doléances ne relèvent pas de la plainte individuelle. Elles sont un cri collectif. Le miroir d’un pays qui doute, qui souffre, mais qui espère encore. Un pays qui demande à être entendu, reconnu, associé.
C’est depuis la commune, depuis le territoire, depuis le lien social concret, que peut se reconstruire le pouvoir d’agir. L’idéal républicain n’est pas celui où chacun devient élu, mais celui où chacun se sent légitime pour proposer, interpeller, faire avec les autres. C’est ce lien qu’il faut restaurer. C’est ce pouvoir d’agir qu’il faut reconstruire.
Les États généraux communaux ne sont pas une nostalgie ni un gadget participatif. Ils sont la réponse politique à ce qui n’a pas été acté en 2019. Là où le pouvoir central a fermé, ils peuvent rouvrir. Là où la parole a été neutralisée, ils peuvent lui redonner une portée.
La culture, enfin, est une alliée précieuse dans ce chemin. Elle permet de dire, de transmettre, de relier. De rendre tout simplement heureux d’être humain.
Commonweal est une revue d’opinion américaine indépendante, publiée en anglais, qui se concentre sur la religion, la politique et la culture. Elle est particulièrement connue comme le plus ancien journal catholique d’opinion aux Etats-Unis, rédigé et géré par des laïcs, avec une approche intellectuelle et engagée sur des sujets contemporains. Nous publions ici l’article consacré aux doléances traduit de l’anglais. Vous pourrez retrouver le texte original à la fin de l’article.
Ce qu’une tentative avortée d’amplifier la voix des citoyens dit de l’état de la démocratie
Laurie Johnston, le 22 décembre 2025 Politique – Europe – Fratelli tutti
Manifestants des Gilets jaunes à La Rochelle, France, janvier 2019 (Fabrice Restier/Alamy Live News)
Tout automobiliste français est tenu de conserver dans son véhicule un gilet jaune réfléchissant, pour des raisons de sécurité en cas de panne. Mais lorsque les prix du carburant ont fortement augmenté en 2018, ces gilets ont pris une tout autre signification : des citoyens français ont commencé à les revêtir comme symbole de protestation, occupant des ronds-points partout dans le pays. Déjà en difficulté pour joindre les deux bouts, les manifestants s’inquiétaient de leur capacité à continuer à se rendre au travail. Leur message devait être clair : il y a urgence. Quelque chose ne va pas.
Ce sentiment que « quelque chose ne va pas » animait aussi le mouvement du Tea Party (précurseur du mouvement MAGA) et d’autres formes de populisme, de part et d’autre de l’Atlantique. Et de fait, quelque chose ne va pas : salaires trop bas, inflation, inégalités économiques croissantes, morts par overdose, désertification des territoires ruraux et des petites villes. Ces problèmes sont graves, profondément ressentis, et le ressentiment qu’ils suscitent est compréhensible — même si l’idée qu’un milliardaire célèbre puisse y apporter des solutions adéquates ne l’est pas. La tragédie du populisme contemporain tient au fait que ses leaders s’emparent de détresses bien réelles pour les instrumentaliser à leur profit : « Le manque d’attention aux plus vulnérables peut se dissimuler derrière un populisme qui les exploite démagogiquement à ses propres fins », écrit le pape François dans Fratelli tutti.
Ce sentiment de dysfonctionnement est également canalisé vers des théories du complot qui déforment les griefs légitimes et détournent l’attention. C’est l’une des raisons pour lesquelles QAnon ou les théories complotistes sur les vaccins sont si délétères : elles partent de problèmes réels (la traite des êtres humains, la marchandisation des soins de santé), mais orientent la colère dans des directions erronées et contre-productives. Les fantasmes autour de Q ou des micropuces occultent les menaces bien réelles que sont l’exploitation des enfants en ligne, la corruption dans l’industrie de l’assurance santé, ou les conflits d’intérêts à l’œuvre dans le mouvement MAHA (Make America Healthy Again). Plus grave encore, certaines théories du complot, attisées par des leaders populistes, désignent des boucs émissaires parmi les plus vulnérables. En s’en prenant aux immigrés ou aux minorités sexuelles — qui n’ont guère de prise sur les véritables causes du malaise — on détourne l’attention des milliardaires qui prospèrent grâce au capitalisme de connivence et aux salaires d’exploitation.
Mais que se passerait-il s’il existait un moyen d’écouter la détresse réelle des citoyens ordinaires, sans le filtre des agendas populistes, des influenceurs complotistes ou des partis politiques ? Lors du mouvement des Gilets jaunes, nombre de manifestants ont choisi de consigner leurs revendications par écrit, sous forme de doléances. Le président Emmanuel Macron a accueilli favorablement cette initiative et demandé que les doléances soient recueillies par les collectivités locales. Dans toute la France, les mairies ont collecté plaintes, propositions et souhaits. Dans certains endroits, un cahier était mis à disposition en mairie ; ailleurs, les citoyens apportaient leurs propres contributions, parfois très formalisées, dans des chemises plastifiées aux titres manuscrits. Il était aussi possible de déposer ses doléances en ligne, mais la France conserve une forte culture de l’écrit manuscrit, et la majorité des contributions est arrivée sur papier. Cela conférait aux textes une dimension profondément personnelle. Comme l’expliquait un chercheur à propos de la lecture de ces textes :
« On se retrouve face à face avec le texte, avec l’écriture, avec la personne qui l’a rédigé… Et parfois, à travers certains types d’écriture, on comprend combien la personne a dû s’appliquer pour pouvoir écrire et être lue. On réalise que ce n’était pas pris à la légère… C’est d’autant plus violent, ensuite, de constater que cet engagement n’a pas été respecté. »
Un chercheur
Les doléances ont une longue histoire en France. Elles avaient été recueillies pour la dernière fois à une telle échelle en 1789, à une époque où la majorité de la population était analphabète et ne pouvait formuler seule ses plaintes. À la veille de la Révolution française, le roi Louis XVI avait ordonné la collecte de cahiers de doléances dans tout le pays. Ces cahiers furent ensuite apportés à Paris par les représentants convoqués aux États généraux, que le roi avait réunis pour tenter d’apaiser les ferments révolutionnaires.
Ces cahiers constituent un témoignage historique remarquable des préoccupations de toutes les composantes de la société — clergé, noblesse et gens du Tiers État. Or les revendications du Tiers État résonnent encore aujourd’hui : droits civiques fondamentaux, justice fiscale, égalité politique. Il est difficile de ne pas éprouver de sympathie pour les habitants de Blois, qui s’adressaient ainsi au roi :
« Nous supplions Sa Majesté:
De prendre les moyens les plus efficaces pour prévenir les banqueroutes ;
De fixer un terme au-delà duquel les prisonniers pour dettes pourront recouvrer leur liberté ;
De s’employer à améliorer la condition des nègres dans les colonies.
Convaincus de la grande influence de l’instruction publique sur la religion, les mœurs et la prospérité de l’État, nous supplions Sa Majesté de la favoriser de tout son pouvoir. Nous désirons :
Que l’instruction publique soit entièrement gratuite, tant dans les universités que dans les écoles de province… »
Leurs espoirs étaient élevés, mais les membres du Tiers État n’étaient pas naïfs. L’auteur d’un cahier d’Orléans mettait en garde :
« Pour être représentés aux États généraux, nous ne pouvons choisir ni un seigneur ni un noble sans courir le plus grand danger. Il existe des seigneurs humains, généreux et bons. Mais ils peuvent être jaloux de leurs droits et privilèges et nous maintenir dans la dépendance. Nous ne devons faire confiance à aucun gentilhomme qui nous approche, ni à ses domestiques, pour se faire élire… Leurs projets sont de nous piéger et ils ne veulent que nous tromper. En tant que laboureurs… si nous cherchons nos représentants ailleurs, nos intérêts seront sacrifiés et nous resterons pauvres. »
Un laboureur.
Malgré ces réserves, la collecte des doléances a nécessairement fait naître des attentes. Il n’est donc guère surprenant que, plus tard dans l’année, lorsqu’il est devenu évident qu’elles resteraient lettre morte, la situation ait dégénéré — au plus grand détriment de Louis XVI et de l’Ancien Régime. La démocratie suppose une certaine foi dans le fait que « le peuple » sait ce qui est dans son intérêt.
Quand Macron suit l’exemple de Louis XVI
Il est d’autant plus surprenant qu’après avoir initialement accueilli les doléances en 2018 et 2019, le président Macron ait suivi l’exemple de Louis XVI en les reléguant dans l’oubli. Une tentative précipitée de restitution publique a bien eu lieu, avec une conférence de presse prévue l’après-midi du 15 avril 2019. Mais ce jour-là, l’attention du monde entier était tournée vers Paris pour une toute autre raison : Notre-Dame brûlait. Le moment des doléances s’est dissipé, et depuis, plus un mot de la part du président.
Cette situation était inacceptable pour Fabrice Dalongeville, maire d’une petite commune du nord de la France. Il s’est lancé dans un voyage à travers la France rurale « à la recherche des doléances », accompagné d’une réalisatrice de documentaire. Dalongeville a rencontré des élus locaux, des chercheurs ayant pu accéder à certaines doléances conservées dans les archives municipales, et — plus émouvant encore — les auteurs de plusieurs contributions marquantes. Il a même soutenu deux « crieurs publics » qui, puisque Macron ne publiait aucun résultat, ont décidé de le faire eux-mêmes : ils ont proclamé à haute voix, sur la place publique de la ville, les doléances de leurs concitoyens, redonnant une voix physique à ces revendications.
Que contiennent ces doléances ? Certaines sont polies, parfois même amusantes. À Bordeaux, où l’on parlait d’un « cahier d’espoirs », on peut lire : « J’aimerais que l’école commence plus tard, vers 9 h 30 si possible. » Ou encore : « Bonjour, Monsieur Macron. Avez-vous des projets pour les mères célibataires ? » D’autres sont plus véhémentes, voire désespérées : « Le temps des rois est aboli. Venez vivre nos vies, et peut-être comprendrez-vous ensuite. Mais j’en doute. Vous êtes trop au-dessus de tout cela. » « La vie est trop chère. Trop dure. »
Certaines sont particulièrement fortes : « Les valeurs de la France sont Liberté, Égalité, Fraternité…L’égalité ? Comment parler d’égalité quand il faut six vies entières de travail au SMIC pour gagner ce que d’autres gagnent en une heure ? Où est la fraternité quand les gouvernements ont oublié leurs devoirs tout en imposant leur vision ? Ils n’écoutent pas le peuple. Messieurs les dirigeants, je ne suis qu’un concitoyen parmi tant d’autres. Mais permettez-moi de vous rappeler que “concitoyen” est un seul mot. »
« La démocratie ne se limite pas au vote… »
Le sentiment de distance, de ne pas être écouté ni reconnu, est palpable. Les auteurs se sentent abandonnés par les responsables politiques qu’ils ont élus. C’est là que l’attention minutieuse portée par Dalongeville aux doléances et aux personnes qui les ont rédigées fait contraste. Il n’est ni Gilet jaune, ni militant partisan, mais simplement un élu local respectueux de la dignité de ses concitoyens et désireux que l’État prête attention à leurs préoccupations. Comme il l’a écrit : « La démocratie ne se limite pas au vote. Elle se vit, s’apprend, se pratique. Et cela suppose des institutions plus poreuses, plus ouvertes. »
Dalongeville est un héros improbable. Modeste, sans apprêts, il semble se sentir aussi trahi que ses administrés, à qui il avait promis une réponse présidentielle. Mais ce qui domine, c’est ceci : il se soucie profondément des habitants de son village et de son pays. Qu’il partage ou non leurs opinions, il veut que leurs voix soient entendues. Pour lui, les cahiers de doléances ne sont ni une nuisance, ni un simple enjeu de communication à gérer, mais de véritables « trésors ». Ils incarnent la dignité de toutes celles et ceux qui ont pris le temps d’écrire.
Même lui, pourtant élu de la République, a eu du mal à se faire entendre à Paris. Il a fini par attirer l’attention de quelques parlementaires, avec des résultats limités. On peut se demander si un maire de petite commune, aussi déterminé soit-il, peut jamais amener Monsieur le Président à réellement écouter son peuple.
Le problème de nombreuses démocraties, c’est celui de la distance
Le problème de nombreuses démocraties aujourd’hui est celui de la distance : entre la volonté des citoyens et les décisions de leurs dirigeants, entre travailleurs et dirigeants d’entreprise, et même entre responsables politiques, enfermés dans des systèmes polarisés qui rendent toute coopération difficile. L’effort de Dalongeville pour écouter réellement les citoyens ordinaires donne un aperçu de ce que pourrait être une démocratie où chaque voix compte réellement.
La démocratie suppose une certaine confiance dans la capacité du peuple à discerner son propre intérêt et à choisir ce qui est bon pour la collectivité. Mais l’opinion publique peut être manipulée par la publicité et la propagande, les algorithmes des réseaux sociaux, l’intelligence artificielle, et bien sûr par des responsables politiques qui « cherchent la popularité en flattant les penchants les plus bas et les plus égoïstes de certains secteurs de la population », pour reprendre Fratelli tutti. L’argent déforme également le débat lorsqu’il est orienté vers les idées soutenues par quelques oligarques plutôt que par un mandat populaire. Tout cela alimente une polarisation qui masque l’étendue réelle des convergences entre électeurs.
En offrant un accès direct et non médiatisé à la parole citoyenne, les doléances révèlent les potentialités d’une démocratie débarrassée de ces distorsions. Un consultant, Gilles Proriol, a eu un accès temporaire à un vaste corpus de doléances et en a dégagé des thèmes récurrents. Sa conclusion immédiate : nombre de sujets dominants dans les médias et le discours politique ne sont pas, en réalité, des préoccupations majeures pour la plupart des citoyens. « On parle très peu d’immigration, explique-t-il, quand on ne pose pas la question directement. Les enjeux d’immigration, de sécurité, de violence et de terrorisme ? Spontanément, lorsque l’on pose des questions ouvertes, ce ne sont pas les sujets qui préoccupent le plus les gens aujourd’hui. »
À l’inverse, de nombreux thèmes — notamment la santé, la fiscalité, les services publics et la démocratie — font apparaître un tel consensus qu’il serait « tout à fait possible d’élaborer un programme politique de plus d’une centaine de propositions qui recueillerait l’adhésion de l’immense majorité des Français ». Les expériences réussies de démocratie plus directe — comme les assemblées citoyennes dotées d’un pouvoir de recommandation politique dans certaines communes belges, ou le budget participatif de Porto Alegre à New York — semblent lui donner raison.
En 1865, Abraham Lincoln écrivait : « Le peuple, lorsqu’on lui fait pleinement et justement confiance, rendra cette confiance. » Si seulement davantage de dirigeants faisaient confiance à leurs concitoyens et, à l’image du maire Dalongeville, considéraient leur parole comme un trésor.
Laurie Johnston est professeure de théologie à Emmanuel College et membre de la communauté de Sant’Egidio.
Pour retrouver le texte original publié sur Commonweal, c’estici.
On nous demande régulièrement de partager le texte du 15 avril 2019. Il faut le faire. Non par nostalgie, mais par exigence républicaine. Car ce discours n’a jamais été prononcé, et il n’a jamais été publié officiellement. Retrouvé plus tard par des journalistes politiques, il a circulé discrètement, presque sous le manteau. Relire aujourd’hui ce texte, c’est confronter les mots à la réalité de l’action publique — et mesurer comment une colère reconnue en apparence a, en réalité, été durablement entretenue.
Il faut d’abord établir les faits. Le 15 avril 2019, Emmanuel Macron avait enregistré une allocution solennelle, refusant le format de l’interview télévisée, au terme du Grand Débat national. L’incendie de Notre-Dame de Paris empêcha sa diffusion. Mais contrairement à ce que beaucoup croient encore, ce discours n’a ensuite jamais été publié officiellement par l’Élysée.
Il a fallu le travail de journalistes politiques pour retrouver le texte, le reconstituer et le rendre accessible. Sa diffusion s’est faite de manière informelle, sans statut clair, sans reprise présidentielle, sans acte politique assumé. Pourtant, sa lecture en dit long sur la méthode que l’on observe et que l’on vit depuis sept ans.
Que dit-il en synthèse. Le diagnostic est net. Le texte parle explicitement de crise de la représentation (« ceux qui nous représentent ne nous écoutent pas »), de crise de l’efficacité (« rien ne change »), et surtout de crise de la justice : injustice sociale, territoriale, fiscale, sentiment d’abandon
Le Président écrit avoir entendu « des voix que notre République n’entendait plus ». Mais reconnaître par écrit n’est pas reconnaître politiquement. Et nommer une colère n’est pas lui donner des droits. Le cœur du problème est là : ce texte reconnaît la colère comme émotion, mais refuse de la reconnaître comme fait politique structurant. D’autant plus quand vous portez la principale responsabilité.
Ainsi, la colère est-elle immédiatement requalifiée : crise mondiale, brutalité du monde contemporain, effets de la mondialisation, du numérique, des investisseurs internationaux. La responsabilité politique nationale est ainsi diluée dans un récit de fatalité. Le discours annonce pourtant « un acte nouveau pour notre République », présenté comme un « point de départ pour l’avenir ». Mais aucun mécanisme institutionnel nouveau n’est créé pour garantir une traduction durable de la parole citoyenne. Il n’y a :
ni reconnaissance des cahiers de doléances comme outil démocratique pérenne,
ni droit de suite obligatoire,
ni inscription locale contraignante,
ni partage réel du pouvoir de décision.
Au contraire, la réponse est (re)centralisée : participation encadrée, conventions consultatives, référendums limités, décentralisation promise mais conditionnée, reconnaissance verbale des maires et affaiblissement matériel continu de leur capacité d’agir. Le statut de l’élu récemment adopté par le Parlement ne modifie pas l’orientation générale. La phrase-clé résume tout : « Je crois en l’État ». Un État qui écoute, mais qui décide seul. Un État qui reconnaît, mais qui ne change pas.
Ce texte n’a donc pas calmé la colère. Il’a contenue sans la traiter, ce qui, en République, est la manière la plus sûre de l’entretenir. Car la colère de 2018–2019 ne demandait pas d’abord des mots, ni même des mesures sectorielles. Elle posait une question politique fondamentale : où se décide le commun, et avec qui ? Sept ans plus tard, la réponse est connue. La réforme constitutionnelle annoncée n’a jamais abouti. La décentralisation s’est traduite par une réduction des marges locales. La justice fiscale invoquée n’a pas corrigé les choix structurants initiaux. La parole citoyenne est restée hors des lieux de décision.
Reprendre la main avec les États généraux communaux
Le caractère introuvable de ce discours — non prononcé, non publié, diffusé tardivement — prend alors une valeur hautement symbolique. Ainsi, relire ce texte aujourd’hui n’est pas un exercice de mémoire. C’est un élément à relier avec la publicisation des doléances elles-mêmes.
Et c’est précisément parce que cette reconnaissance est restée formelle que les États Généraux Communaux s’imposent désormais comme une nécessité : non pour contester l’État, mais pour réparer une défaillance démocratique majeure — l’absence de conséquences données à la parole citoyenne. La colère n’a pas disparu. Elle attend toujours autre chose qu’un texte retrouvé après coup.
Sept ans après leur rédaction, les cahiers de doléances continuent de parler. À Tarbes, leur restitution par un collectif citoyen a ravivé une parole intacte, entre colère et espoir. Face à une écoute institutionnelle restée trop souvent minimale, se pose une question centrale : que fait-on politiquement de ce qui a été dit ? Les États Généraux Communaux proposent une réponse simple et radicale à la fois : redonner des conséquences à la parole citoyenne, à l’échelle de la commune.
Vendredi 19 décembre 2025, j’ai assisté et participé à la restitution du travail du collectif #Éveilcitoyen des Hautes-Pyrénées autour des cahiers de doléances de 2018–2019, présentée par Yves Castera, conseiller municipal à Ibos. La rencontre se tenait aux Archives départementales, récemment installées dans un bâtiment neuf à Tarbes. Deux séances, près de 80 personnes. Entre colère et espoir.
Colère, parce que ces textes ont été écrits il y a sept ans et que beaucoup ont le sentiment qu’ils ont été rangés, classés, archivés — mais rarement lus, encore moins pris au sérieux politiquement. Espoir, parce qu’ils existent toujours, qu’ils disent quelque chose d’essentiel. Dans la salle, certains avaient écrit à l’époque. Une parole qui revient. Une parole qui ne se résigne pas.
Le travail accompli est rigoureux, exigeant, profondément respectueux de la parole citoyenne. Les cahiers ont été intégralement photographiés, retranscrits, anonymisés, en lien étroit avec les archives départementales. Puis analysés à l’aide d’un outil d’intelligence artificielle — non pour “penser à la place”, mais pour ordonner fidèlement un corpus massif, à partir de questions ouvertes, non orientées. Une ligne claire : ne rien trier politiquement, ne rien évacuer, ne rien rendre “acceptable” a posteriori.
Les résultats démentent bien des caricatures
Les doléances parlent ici d’abord de justice sociale et fiscale pouvoir d’achat, de services publics de proximité, de transition écologique juste. Une parole profondément ancrée dans le quotidien, largement non partisane, souvent argumentée, digne. Beaucoup s’adressent encore au Président de la République avec respect. Une colère, oui. Mais une colère qui continue de croire à la République. Dans les échanges, une formule a résumé l’enjeu politique :
« Une grande parole face à une petite écoute ».
On demande aux citoyens de s’exprimer, puis on neutralise les effets de cette expression. On transforme l’acte politique en exercice cathartique sans lendemain. Et cette expérience-là produit de la fatigue démocratique, de l’abstention, du retrait. Elle installe l’idée que parler ne sert plus à rien — ou pire, que parler sert surtout à être contourné.
Mais cette fatigue produit aussi de la résistance.
C’est précisément là que les États Généraux Communaux (EGC) trouvent leur sens. Ils ne sont pas une “innovation démocratique” de plus. Ils ne relèvent ni de la consultation cosmétique, ni du participatif sous contrôle. Ils se veulent le prolongement concret de ce travail de restitution : un cadre local pour lire, discuter, hiérarchiser, se former et surtout mettre en œuvre ce qui a été exprimé. Autrement dit : organiser non seulement la parole, mais la suite.
Car les cahiers de doléances ne sont pas un sondage. Ils ne prétendent pas dire “le peuple”. Mais ils donnent à entendre une parole écrite, située, déposée commune par commune, souvent par des personnes qui, d’ordinaire, ne parlent pas — ou à qui l’on ne donne jamais vraiment la parole. Ils constituent un matériau politique rare, brut, profondément républicain, et pourtant encore largement orphelin de débouchés institutionnels.
Cette restitution pose donc une question plus large, qui dépasse largement le cadre des Hautes-Pyrénées : que devient une parole citoyenne reconnue comme légitime, lorsqu’elle n’est suivie d’aucune traduction politique durable ?
Cette question renvoie directement au discours présidentiel du 15 avril 2019, prononcé au terme du Grand Débat national, et à ce qui, depuis, a été fait — ou non — des cahiers de doléances. C’est l’objet du second article à paraître sur lesdoleances.fr : non pour rouvrir le procès du passé, mais pour comprendre pourquoi, six ans plus tard, la démocratie locale apparaît plus que jamais comme une condition de la reconstruction républicaine.
A Tarbes, j’ai vu un public attentif, parfois dur, souvent inquiet, mais pas résigné. Entre colère et espoir. Les États Généraux Communaux ne sont pas là pour calmer, ni pour canaliser. Ils sont là pour redonner prise, pour réarticuler parole citoyenne, action locale et responsabilité politique. Et pour rappeler une chose simple, mais décisive : la démocratie ne meurt pas faute de parole, mais faute de conséquences.