À l’approche des élections municipales, alors que partout se ravivent les questions de démocratie, de représentation et de pouvoir d’agir, une soirée singulière nous invite à écouter ce qui n’a jamais cessé de vouloir être entendu.
Le Collectif X propose une traversée théâtrale et collective à partir des cahiers de doléances rédigés en 2018-2019 par des habitant·es de la Loire, au cœur du mouvement des Gilets jaunes.
Longtemps restés hors d’atteinte, ces écrits citoyens ont récemment été rendus consultables. Le Collectif X est allé fouiller les archives départementales pour leur redonner chair et voix, en travaillant à partir d’environ 250 doléances (sur les 2 500 déposées dans le département).
Cette soirée rappelle combien la culture est un levier démocratique essentiel : un espace où la parole citoyenne se transmet, se transforme, se partage — et surtout, se remet en circulation.
Co-organisée avec Halte au Contrôle Numérique, Nos Quartiers ont de la Gueule, Terrain d’entente, l’Amicale Laïque du Crêt de Roch et la Fabrique de la Transition, l’événement se déploiera en trois temps complémentaires :
🎭 Une représentation théâtrale, pour entendre les doléances de 2019 🍻 Un temps convivial autour d’une buvette et d’un repas partagé, pour écrire ensemble les doléances d’aujourd’hui 📣 Une criée publique, pour mettre en voix les paroles récoltées
Une invitation à écouter, partager, écrire, questionner, et à replacer la parole citoyenne au cœur du débat public — non comme une archive figée, mais comme une matière vivante, politique et collective.
Cahiers de doléances : et maintenant ? Huit ans après l’ouverture des cahiers de doléances, une question demeure : comment transformer cette parole citoyenne en pratiques concrètes de démocratie locale ?
Cette rencontre propose d’ouvrir le débat entre élus, habitants, associations et collectifs citoyens autour de plusieurs enjeux clés : la création de lieux dédiés à la participation citoyenne (maisons du peuple, espaces civiques), l’implication réelle des élus dans l’animation démocratique locale, et les outils permettant aux citoyens de s’organiser collectivement.
La présentation portée par Fabrice Dalongeville s’inscrit dans cette dynamique : donner des clés concrètes pour répondre à la crise de la représentation et impulser un nouvel élan démocratique, ancré dans les territoires.
La rencontre s’articulera autour de trois temps forts :
1️⃣ Une synthèse des cahiers de doléances et une mise en perspective territoriale des colères et attentes citoyennes.
2️⃣ Un spectacle du Collectif X autour des doléances.
3️⃣ Un temps d’échange et de débat ouvert sur la démocratie locale et ses perspectives.
Une soixantaine de maires sont invités, ainsi que les contributeurs aux cahiers, les associations et tous les citoyens intéressés.
En 2025, des parisien.nes sont allé.es chercher les Doléances issues du grand débat 2019 de leur arrondissement avec l’idée de les rendre visibles et d’en débattre avec les parisien.es et leurs élu.es. Il en ressort des thèmes récurrents à Paris comme dans toute la France :
la demande de justice fiscale et de services publics
une défiance vis-à-vis de la démocratie au travers de la dénonciation des « privilèges des élu.es nationaux »
la demande de démocratie participative,
la demande d’accélérer la transition écologique
A Paris, le logement est un sujet central mais les habitant.es parlent aussi du cadre de vie et des mobilités. Ce qui frappe est la teneur très engagée des contributions et la dignité qui en ressort ; les habitant.es témoignent des difficultés de leur vie quotidienne et proposent à leurs maires ou Président de la République, leurs solutions «pour la France ». Une lecture d’extraits de ces doléances sera proposée. Nous souhaitons donner ainsi à entendre la parole de citoyen.nes telle que récoltée en 2019 ; la discussion qui suivra permettra de recueillir les échos suscités chez les habitant.es et les candidat.es qui pourront s’exprimer au même niveau et dans les mêmes règles de temps de parole sans perdre de vue la pertinence de ces questions en période de campagne municipale, hors de tout effet de tribune.
Cette vidéo documente une performance publique prenant la forme d’un tribunal populaire, consacrée au devenir des cahiers de doléances du Grand Débat national de 2019. Cette pièce de théâtre s’est déroulée lors du premier festival national des doléances, organisé à Auger-Saint-Vincent, dans l’Oise, par l’association Les doléances en partenariat avec le tiers-lieu d’innovation civique et culturel, le Café citoyen d’Auger-Saint-Vincent.
À travers une mise en scène volontairement simple et satirique, le procès interroge un fait précis : l’engagement pris par le Président de la République de rendre accessibles à toutes et tous les contributions citoyennes recueillies à l’échelle nationale — engagement qui, six ans plus tard, n’a toujours pas été tenu.
Le tribunal populaire ne juge pas une personne mais un manquement politique : celui de la parole donnée, de la promesse de transparence et du respect dû à l’expression citoyenne.
La vidéo est accompagnée d’un texte joint, correspondant à la transcription quasi in extenso, de la performance. Cette transcription a fait l’objet de corrections minimales (ponctuation, accords évidents, mise en forme), sans réécriture ni interprétation, afin de garantir sa lisibilité tout en respectant le propos original.
Cette mise en ligne s’inscrit dans le travail mené par l’association Les Doléances, visant à documenter, préserver et rendre accessible la parole citoyenne exprimée en 2018-2019, et à interroger les conditions démocratiques de sa prise en compte.
À #Davos, #Trump incarne un imaginaire politique d’une brutalité assumée : je creuse, je colonise, je m’enrichis… Les sols, la nature, les vies, les peuples, la démocratie elle-même sont anéantis. Une modernité sans limites, sans responsabilité, sans soin.
Ce n’est pas un hasard si ses soutiens les plus emblématiques sont #Milei et #Poutine. L’un démantèle l’État et les solidarités au nom du marché total. L’autre écrase toute opposition au nom de l’ordre, de la force et de l’empire. 👉 Dis-moi qui te soutient, je te dirai qui tu es vraiment.
Comme l’analyse le philosophe belge Pascal Chabot, nous sommes confrontés à des #ultraforces : puissances financières, numériques, technologiques et extractivistes devenues hors d’échelle humaine. Elles se sont affranchies de tout, inaccessibles au débat démocratique.
Dans le même temps, comme le souligne Jean Viard, une contre-révolution est à l’œuvre : #masculiniste, #antiécologique, hostile aux limites, nostalgique de la force et de la verticalité. Elle prospère sur des colères bien réelles, mais détourne ces colères vers le ressentiment, la haine et la désignation de boucs émissaires.
Face à cette double dynamique — ultraforces globales et contre-révolution autoritaire — une question centrale se pose : où reprendre la main politique ? La réponse que nous défendons commence dans la commune. Non comme un repli, mais comme un lieu stratégique de résistance démocratique, là où la politique reste incarnée, compréhensible, mise en discussion. Là où les citoyennes et les citoyens peuvent encore se parler, s’opposer, construire des alliances et transformer les conflits en décisions collectives.
À travers les États Généraux Communaux – EGC, les #doléances, les désaccords, les colères ne sont pas contenues ni méprisées : elles deviennent une matière politique légitime. Le #manifestecommunal est la forme par laquelle cette matière peut atterrir politiquement. Il transforme la parole en engagement, la critique en orientation, la résistance diffuse en projet partagé.
Le #manifeste n’est ni un slogan ni un programme électoral. Il est l’héritier des #chartes communales, du bon gouvernement de #Sienne et des principes de l’autonomie locale. Inspiré par le #convivialisme, le manifeste communal affirme une autre grammaire politique : 👉 accepter le conflit sans sombrer dans la destruction, 👉 opposer la limite choisie à l’extraction sans fin, 👉 préférer le soin du vivant à la domination, 👉 construire des alliances plutôt que des ennemis.
Face aux ultraforces qui écrasent et aux contre-révolutions qui excitent, le manifeste communal est un outil de soulèvement démocratique pacifique. Il ne promet pas la victoire immédiate, mais il rétablit l’essentiel : la capacité collective à décider, à nommer le réel et à reprendre responsabilité de l’avenir.
Conférence « Déchiffrer les cahiers de doléances de la Somme de 2018-2019 ». Aux archives départementales de la Somme, à partir de 18h30 le 10 février 2026. Accès libre. Fermeture des portes à 18h30 précises.
Dans le contexte des mobilisations sociales qui ont marqué la France à la fin de 2018 — notamment les mouvements des Gilets jaunes — de nombreuses communes de la Somme ont ouvert des cahiers de doléances. Ces registres, inspirés des usages historiques mais réactivés ici par une double demande citoyenne et institutionnelle, ont rassemblé des milliers de contributions adressées aux autorités publiques.
S’appuyant sur un corpus inédit de ces cahiers, Romain Benoit-Lévy et ses collègues ont entrepris une analyse interdisciplinaire (histoire, sociologie, cartographie et statistique) pour interroger ces écrits comme véritables sources historiques de l’expression politique contemporaine. Leur travail met en lumière les contextes de production, les types d’expressions sociales, ainsi que les préoccupations centrales des contributeurs — notamment sur le travail, la pauvreté, l’impôt et la justice sociale.
🧠 Pourquoi c’est important
🔹 Cette recherche offre une lecture innovante des modes d’expression citoyenne contemporains, au carrefour entre mobilisation sociale et interaction avec les institutions. 🔹 Elle questionne le rôle des formes écrites de doléances dans un climat de défiance envers les canaux traditionnels de représentation politique. 🔹 Elle éclaire des enjeux de justice sociale et de démocratie participative à partir des paroles mêmes des citoyens.
📚 Vers le travail de recherche
Le texte de fond sur lequel s’appuie cette conférence s’intitule :
👉 Baciocchi, S., Benoit-Lévy, R., Castanié, S., Cerutti, S., Sanchez, P.-L. & Schijman, E. (2024), Decrypting the Cahiers de Doléances: Sources, Contexts, and Political-Economic Proposals (Département de la Somme, 2018-2019), Annales. Histoire, Sciences Sociales, Vol. 79 (1), 7-56.
Et si on reprenait la parole qu’on nous a confisquée ? Souvenez-vous : en pleine crise des Gilets Jaunes, Emmanuel Macron avait lancé les Cahiers de Doléances dans toutes les mairies de France… Mais depuis ? Silence. Aucun retour. Aucune réponse. Comme si notre parole n’avait servi qu’à calmer la colère, sans jamais être écoutée. Les Insoumis.es du Pays de Fougères vous invitent à une soirée spéciale autour de cette parole populaire restée sans écho.
Lectures d’extraits authentiques de cahiers de doléances et exposition sur place tout au long de la soirée Et pour finir : un débat ouvert pour redonner vie à ces paroles oubliées
Jeudi 22 janvier 2026 19h Salle de conférence « Les Ateliers », 9 rue des frères Deverria à Fougères
Comparer les vœux présidentiels de 2019, 2020 et 2026 ne relève pas de l’exercice rhétorique. Ces prises de parole successives dessinent, en filigrane, une conception très stable — et très révélatrice — de la place accordée à la parole du peuple dans le macronisme. Car derrière les mots d’unité, de responsabilité, de réforme ou de force, une question demeure obstinément évitée : qui décide, et à partir de quoi ?
2019 : la colère reconnue, la parole cadrée
Dans les vœux du 31 décembre 2018, en pleine crise des Gilets jaunes et au coeur du lancement de l’opération Mairies Ouvertes portées par l’AMRF et l’APVF, le Président reconnaît la colère. Il la décrit comme profonde, légitime dans ses causes, excessive parfois dans ses formes. Mais très vite, cette parole populaire est requalifiée: elle devient un problème de vérité, de pédagogie, de compréhension des contraintes.
La réponse proposée n’est pas un partage du pouvoir de décider, mais un appel à l’acceptation du réel. La démocratie est évoquée, certes, mais comme un système à ajuster, non comme un processus à refonder. Le peuple est invité à parler, mais dans un cadre défini par le sommet, et pour éclairer des décisions déjà largement pensées. Le Grand Débat le démontrera : exit la Commission Nationale du Débat Public (CNDP) et ses règles à respecter, ce sera 5 garants et 4 thèmes pré déterminés. On n’ouvre pas, on ressere.
2020 : le moment du verrouillage
Les vœux du 31 décembre 2019 constituent le moment charnière. Le Grand Débat est cité, salué, présenté comme un exercice inédit de dialogue. Mais il est immédiatement refermé là encore. Jamais le corpus des doléances n’est nommé comme tel. Jamais il n’est reconnu comme une production politique autonome. Il n’est ni analysé publiquement, ni mis en débat, ni utilisé comme fondement d’un nouveau cap démocratique. Il est absorbé comme un épisode, un sas, un temps de respiration avant le retour aux choses sérieuses : les réformes.
La réforme des retraites est ainsi présentée comme inévitable, juste, rationnelle — et devant être menée à son terme. Le message est clair : la parole a été entendue, mais elle ne saurait redéfinir l’agenda. C’est là que se joue l’essentiel. Ce n’est pas un oubli. C’est un choix.
2026 : la parole disparaît, l’ordre s’impose
Dans les vœux pour 2026, la question démocratique a presque disparu. Le monde est dur, dangereux, instable. La France doit tenir. Les priorités deviennent l’unité, la sécurité, la force, l’indépendance. Le peuple n’est plus convoqué comme sujet parlant, mais comme corps à protéger, à mobiliser, à rassurer. Les élus locaux sont salués, les maires remerciés, mais comme piliers de la stabilité, non comme animateurs d’un débat démocratique vivant. La démocratie n’est plus un chantier. Elle est supposée acquise — à condition de ne pas faire de vagues.
Ce que les doléances posaient, et que le pouvoir ne pouvait pas accepter
Les doléances de 2019 portaient pourtant autre chose qu’une somme de revendications. Elles formulaient, souvent confusément mais puissamment, une tentative de réécriture du contrat républicain à partir du vécu des citoyennes et des citoyens.
Elles disaient :
la fatigue démocratique,
le sentiment de dépossession,
l’injustice fiscale,
l’abandon des territoires,
la justice écologique
mais aussi le désir profond d’être reconnu comme acteur légitime de la chose publique.
Ce que les doléances mettaient en cause, ce n’était pas seulement telle ou telle politique. C’était la source même de la décision.
👉 Qui décide ? 👉 À partir de quelles expériences, de quels savoirs, de quels lieux ?
Cette question-là, le macronisme ne peut pas l’affronter sans se renier. Car il repose sur une conviction inverse : la décision procède du sommet, éclairée par l’expertise, puis expliquée, justifiée, accompagnée. Il n’y a donc pas d’autre alternative que ce ruissellement politique.
Écoutez gronder les doléances
En République, chaque citoyenne, chaque citoyen a une place, une voix, un rôle. Pourtant, beaucoup se sentent éloignés de la vie politique réelle. Non par désintérêt, mais parce que notre système a progressivement désappris à inclure, à écouter, à reconnaître. La démocratie ne se limite pas au vote. Elle se vit, elle s’apprend, elle se pratique. Les doléances ne relèvent pas de la plainte individuelle. Elles sont un cri collectif. Le miroir d’un pays qui doute, qui souffre, mais qui espère encore. Un pays qui demande à être entendu, reconnu, associé.
C’est depuis la commune, depuis le territoire, depuis le lien social concret, que peut se reconstruire le pouvoir d’agir. L’idéal républicain n’est pas celui où chacun devient élu, mais celui où chacun se sent légitime pour proposer, interpeller, faire avec les autres. C’est ce lien qu’il faut restaurer. C’est ce pouvoir d’agir qu’il faut reconstruire.
Les États généraux communaux ne sont pas une nostalgie ni un gadget participatif. Ils sont la réponse politique à ce qui n’a pas été acté en 2019. Là où le pouvoir central a fermé, ils peuvent rouvrir. Là où la parole a été neutralisée, ils peuvent lui redonner une portée.
La culture, enfin, est une alliée précieuse dans ce chemin. Elle permet de dire, de transmettre, de relier. De rendre tout simplement heureux d’être humain.
Commonweal est une revue d’opinion américaine indépendante, publiée en anglais, qui se concentre sur la religion, la politique et la culture. Elle est particulièrement connue comme le plus ancien journal catholique d’opinion aux Etats-Unis, rédigé et géré par des laïcs, avec une approche intellectuelle et engagée sur des sujets contemporains. Nous publions ici l’article consacré aux doléances traduit de l’anglais. Vous pourrez retrouver le texte original à la fin de l’article.
Ce qu’une tentative avortée d’amplifier la voix des citoyens dit de l’état de la démocratie
Laurie Johnston, le 22 décembre 2025 Politique – Europe – Fratelli tutti
Manifestants des Gilets jaunes à La Rochelle, France, janvier 2019 (Fabrice Restier/Alamy Live News)
Tout automobiliste français est tenu de conserver dans son véhicule un gilet jaune réfléchissant, pour des raisons de sécurité en cas de panne. Mais lorsque les prix du carburant ont fortement augmenté en 2018, ces gilets ont pris une tout autre signification : des citoyens français ont commencé à les revêtir comme symbole de protestation, occupant des ronds-points partout dans le pays. Déjà en difficulté pour joindre les deux bouts, les manifestants s’inquiétaient de leur capacité à continuer à se rendre au travail. Leur message devait être clair : il y a urgence. Quelque chose ne va pas.
Ce sentiment que « quelque chose ne va pas » animait aussi le mouvement du Tea Party (précurseur du mouvement MAGA) et d’autres formes de populisme, de part et d’autre de l’Atlantique. Et de fait, quelque chose ne va pas : salaires trop bas, inflation, inégalités économiques croissantes, morts par overdose, désertification des territoires ruraux et des petites villes. Ces problèmes sont graves, profondément ressentis, et le ressentiment qu’ils suscitent est compréhensible — même si l’idée qu’un milliardaire célèbre puisse y apporter des solutions adéquates ne l’est pas. La tragédie du populisme contemporain tient au fait que ses leaders s’emparent de détresses bien réelles pour les instrumentaliser à leur profit : « Le manque d’attention aux plus vulnérables peut se dissimuler derrière un populisme qui les exploite démagogiquement à ses propres fins », écrit le pape François dans Fratelli tutti.
Ce sentiment de dysfonctionnement est également canalisé vers des théories du complot qui déforment les griefs légitimes et détournent l’attention. C’est l’une des raisons pour lesquelles QAnon ou les théories complotistes sur les vaccins sont si délétères : elles partent de problèmes réels (la traite des êtres humains, la marchandisation des soins de santé), mais orientent la colère dans des directions erronées et contre-productives. Les fantasmes autour de Q ou des micropuces occultent les menaces bien réelles que sont l’exploitation des enfants en ligne, la corruption dans l’industrie de l’assurance santé, ou les conflits d’intérêts à l’œuvre dans le mouvement MAHA (Make America Healthy Again). Plus grave encore, certaines théories du complot, attisées par des leaders populistes, désignent des boucs émissaires parmi les plus vulnérables. En s’en prenant aux immigrés ou aux minorités sexuelles — qui n’ont guère de prise sur les véritables causes du malaise — on détourne l’attention des milliardaires qui prospèrent grâce au capitalisme de connivence et aux salaires d’exploitation.
Mais que se passerait-il s’il existait un moyen d’écouter la détresse réelle des citoyens ordinaires, sans le filtre des agendas populistes, des influenceurs complotistes ou des partis politiques ? Lors du mouvement des Gilets jaunes, nombre de manifestants ont choisi de consigner leurs revendications par écrit, sous forme de doléances. Le président Emmanuel Macron a accueilli favorablement cette initiative et demandé que les doléances soient recueillies par les collectivités locales. Dans toute la France, les mairies ont collecté plaintes, propositions et souhaits. Dans certains endroits, un cahier était mis à disposition en mairie ; ailleurs, les citoyens apportaient leurs propres contributions, parfois très formalisées, dans des chemises plastifiées aux titres manuscrits. Il était aussi possible de déposer ses doléances en ligne, mais la France conserve une forte culture de l’écrit manuscrit, et la majorité des contributions est arrivée sur papier. Cela conférait aux textes une dimension profondément personnelle. Comme l’expliquait un chercheur à propos de la lecture de ces textes :
« On se retrouve face à face avec le texte, avec l’écriture, avec la personne qui l’a rédigé… Et parfois, à travers certains types d’écriture, on comprend combien la personne a dû s’appliquer pour pouvoir écrire et être lue. On réalise que ce n’était pas pris à la légère… C’est d’autant plus violent, ensuite, de constater que cet engagement n’a pas été respecté. »
Un chercheur
Les doléances ont une longue histoire en France. Elles avaient été recueillies pour la dernière fois à une telle échelle en 1789, à une époque où la majorité de la population était analphabète et ne pouvait formuler seule ses plaintes. À la veille de la Révolution française, le roi Louis XVI avait ordonné la collecte de cahiers de doléances dans tout le pays. Ces cahiers furent ensuite apportés à Paris par les représentants convoqués aux États généraux, que le roi avait réunis pour tenter d’apaiser les ferments révolutionnaires.
Ces cahiers constituent un témoignage historique remarquable des préoccupations de toutes les composantes de la société — clergé, noblesse et gens du Tiers État. Or les revendications du Tiers État résonnent encore aujourd’hui : droits civiques fondamentaux, justice fiscale, égalité politique. Il est difficile de ne pas éprouver de sympathie pour les habitants de Blois, qui s’adressaient ainsi au roi :
« Nous supplions Sa Majesté:
De prendre les moyens les plus efficaces pour prévenir les banqueroutes ;
De fixer un terme au-delà duquel les prisonniers pour dettes pourront recouvrer leur liberté ;
De s’employer à améliorer la condition des nègres dans les colonies.
Convaincus de la grande influence de l’instruction publique sur la religion, les mœurs et la prospérité de l’État, nous supplions Sa Majesté de la favoriser de tout son pouvoir. Nous désirons :
Que l’instruction publique soit entièrement gratuite, tant dans les universités que dans les écoles de province… »
Leurs espoirs étaient élevés, mais les membres du Tiers État n’étaient pas naïfs. L’auteur d’un cahier d’Orléans mettait en garde :
« Pour être représentés aux États généraux, nous ne pouvons choisir ni un seigneur ni un noble sans courir le plus grand danger. Il existe des seigneurs humains, généreux et bons. Mais ils peuvent être jaloux de leurs droits et privilèges et nous maintenir dans la dépendance. Nous ne devons faire confiance à aucun gentilhomme qui nous approche, ni à ses domestiques, pour se faire élire… Leurs projets sont de nous piéger et ils ne veulent que nous tromper. En tant que laboureurs… si nous cherchons nos représentants ailleurs, nos intérêts seront sacrifiés et nous resterons pauvres. »
Un laboureur.
Malgré ces réserves, la collecte des doléances a nécessairement fait naître des attentes. Il n’est donc guère surprenant que, plus tard dans l’année, lorsqu’il est devenu évident qu’elles resteraient lettre morte, la situation ait dégénéré — au plus grand détriment de Louis XVI et de l’Ancien Régime. La démocratie suppose une certaine foi dans le fait que « le peuple » sait ce qui est dans son intérêt.
Quand Macron suit l’exemple de Louis XVI
Il est d’autant plus surprenant qu’après avoir initialement accueilli les doléances en 2018 et 2019, le président Macron ait suivi l’exemple de Louis XVI en les reléguant dans l’oubli. Une tentative précipitée de restitution publique a bien eu lieu, avec une conférence de presse prévue l’après-midi du 15 avril 2019. Mais ce jour-là, l’attention du monde entier était tournée vers Paris pour une toute autre raison : Notre-Dame brûlait. Le moment des doléances s’est dissipé, et depuis, plus un mot de la part du président.
Cette situation était inacceptable pour Fabrice Dalongeville, maire d’une petite commune du nord de la France. Il s’est lancé dans un voyage à travers la France rurale « à la recherche des doléances », accompagné d’une réalisatrice de documentaire. Dalongeville a rencontré des élus locaux, des chercheurs ayant pu accéder à certaines doléances conservées dans les archives municipales, et — plus émouvant encore — les auteurs de plusieurs contributions marquantes. Il a même soutenu deux « crieurs publics » qui, puisque Macron ne publiait aucun résultat, ont décidé de le faire eux-mêmes : ils ont proclamé à haute voix, sur la place publique de la ville, les doléances de leurs concitoyens, redonnant une voix physique à ces revendications.
Que contiennent ces doléances ? Certaines sont polies, parfois même amusantes. À Bordeaux, où l’on parlait d’un « cahier d’espoirs », on peut lire : « J’aimerais que l’école commence plus tard, vers 9 h 30 si possible. » Ou encore : « Bonjour, Monsieur Macron. Avez-vous des projets pour les mères célibataires ? » D’autres sont plus véhémentes, voire désespérées : « Le temps des rois est aboli. Venez vivre nos vies, et peut-être comprendrez-vous ensuite. Mais j’en doute. Vous êtes trop au-dessus de tout cela. » « La vie est trop chère. Trop dure. »
Certaines sont particulièrement fortes : « Les valeurs de la France sont Liberté, Égalité, Fraternité…L’égalité ? Comment parler d’égalité quand il faut six vies entières de travail au SMIC pour gagner ce que d’autres gagnent en une heure ? Où est la fraternité quand les gouvernements ont oublié leurs devoirs tout en imposant leur vision ? Ils n’écoutent pas le peuple. Messieurs les dirigeants, je ne suis qu’un concitoyen parmi tant d’autres. Mais permettez-moi de vous rappeler que “concitoyen” est un seul mot. »
« La démocratie ne se limite pas au vote… »
Le sentiment de distance, de ne pas être écouté ni reconnu, est palpable. Les auteurs se sentent abandonnés par les responsables politiques qu’ils ont élus. C’est là que l’attention minutieuse portée par Dalongeville aux doléances et aux personnes qui les ont rédigées fait contraste. Il n’est ni Gilet jaune, ni militant partisan, mais simplement un élu local respectueux de la dignité de ses concitoyens et désireux que l’État prête attention à leurs préoccupations. Comme il l’a écrit : « La démocratie ne se limite pas au vote. Elle se vit, s’apprend, se pratique. Et cela suppose des institutions plus poreuses, plus ouvertes. »
Dalongeville est un héros improbable. Modeste, sans apprêts, il semble se sentir aussi trahi que ses administrés, à qui il avait promis une réponse présidentielle. Mais ce qui domine, c’est ceci : il se soucie profondément des habitants de son village et de son pays. Qu’il partage ou non leurs opinions, il veut que leurs voix soient entendues. Pour lui, les cahiers de doléances ne sont ni une nuisance, ni un simple enjeu de communication à gérer, mais de véritables « trésors ». Ils incarnent la dignité de toutes celles et ceux qui ont pris le temps d’écrire.
Même lui, pourtant élu de la République, a eu du mal à se faire entendre à Paris. Il a fini par attirer l’attention de quelques parlementaires, avec des résultats limités. On peut se demander si un maire de petite commune, aussi déterminé soit-il, peut jamais amener Monsieur le Président à réellement écouter son peuple.
Le problème de nombreuses démocraties, c’est celui de la distance
Le problème de nombreuses démocraties aujourd’hui est celui de la distance : entre la volonté des citoyens et les décisions de leurs dirigeants, entre travailleurs et dirigeants d’entreprise, et même entre responsables politiques, enfermés dans des systèmes polarisés qui rendent toute coopération difficile. L’effort de Dalongeville pour écouter réellement les citoyens ordinaires donne un aperçu de ce que pourrait être une démocratie où chaque voix compte réellement.
La démocratie suppose une certaine confiance dans la capacité du peuple à discerner son propre intérêt et à choisir ce qui est bon pour la collectivité. Mais l’opinion publique peut être manipulée par la publicité et la propagande, les algorithmes des réseaux sociaux, l’intelligence artificielle, et bien sûr par des responsables politiques qui « cherchent la popularité en flattant les penchants les plus bas et les plus égoïstes de certains secteurs de la population », pour reprendre Fratelli tutti. L’argent déforme également le débat lorsqu’il est orienté vers les idées soutenues par quelques oligarques plutôt que par un mandat populaire. Tout cela alimente une polarisation qui masque l’étendue réelle des convergences entre électeurs.
En offrant un accès direct et non médiatisé à la parole citoyenne, les doléances révèlent les potentialités d’une démocratie débarrassée de ces distorsions. Un consultant, Gilles Proriol, a eu un accès temporaire à un vaste corpus de doléances et en a dégagé des thèmes récurrents. Sa conclusion immédiate : nombre de sujets dominants dans les médias et le discours politique ne sont pas, en réalité, des préoccupations majeures pour la plupart des citoyens. « On parle très peu d’immigration, explique-t-il, quand on ne pose pas la question directement. Les enjeux d’immigration, de sécurité, de violence et de terrorisme ? Spontanément, lorsque l’on pose des questions ouvertes, ce ne sont pas les sujets qui préoccupent le plus les gens aujourd’hui. »
À l’inverse, de nombreux thèmes — notamment la santé, la fiscalité, les services publics et la démocratie — font apparaître un tel consensus qu’il serait « tout à fait possible d’élaborer un programme politique de plus d’une centaine de propositions qui recueillerait l’adhésion de l’immense majorité des Français ». Les expériences réussies de démocratie plus directe — comme les assemblées citoyennes dotées d’un pouvoir de recommandation politique dans certaines communes belges, ou le budget participatif de Porto Alegre à New York — semblent lui donner raison.
En 1865, Abraham Lincoln écrivait : « Le peuple, lorsqu’on lui fait pleinement et justement confiance, rendra cette confiance. » Si seulement davantage de dirigeants faisaient confiance à leurs concitoyens et, à l’image du maire Dalongeville, considéraient leur parole comme un trésor.
Laurie Johnston est professeure de théologie à Emmanuel College et membre de la communauté de Sant’Egidio.
Pour retrouver le texte original publié sur Commonweal, c’estici.